QUI SUIS JE ?

Quand j’avais une dizaine d’années, peut être moins, je me souviens d’avoir passé mes vacances en août au bord de la Méditerranée, du côté de la ville de Sète. Mes parents, je ne sais pas pourquoi, avaient loué une petite caméra ; à l’époque c’était du Super-8, format aujourd’hui quasi inconnu et disparu au milieu de l’ère numérique que nous vivons. J’ai chipé cette caméra et j’ai filmé, filmé, filmé…. Fasciné que j’étais par ces images qui défilaient, par ces scènes qui s’imprimaient j’ai dépensé plus que de raison et les développements de toutes les bobines ont coûté un prix qui m’a valu une bonne punition. Est-ce là le début de ma passion pour les images ? En partie, certainement. Par la suite je n’avais qu’une obsession, qu’un but : travailler dans le monde des images. J’avais aussi, parallèlement et je l’ai toujours, la passion de l’écriture. Alors je me suis mis à « écrire » mes images. Mon premier appareil fut un Kodak Instamatic qui je crois me souvenir portait le numéro 110. Cette chose était plate, coulissante et il était très facile de photographier avec. Trop facile… Là aussi mon porte monnaie de l’époque a souffert des développements nombreux des pellicules…. Et puis sont arrivés les premiers appareils jetables, une véritable bénédiction. Mais « il fallait passer son bac d’abord », alors je l’ai passé. J’ai mis de côté cette passion dévorante.

Dévorante au point qu’elle surgissait au coin de n’importe quelle phrase, n’importe quelle situation ; elle était, comme toutes les passions, bien ancrée en moi, latente, prête à bondir. Jusqu’au jour où elle a bondi et que je l’ai laissé faire. Je suis entré dans le monde des images par le cinéma d’abord, la télévision ensuite. Je prenais aussi toujours des photos. J’écrivais toujours autant. Et je me suis mis à faire un peu de radio, époque bénie des radios dites « libres » où tout le monde prenait le micro, où une nouvelle liberté d’expression mais aussi de création prenait le pouvoir. De mon école de cinéma, très pro et reconnue, je ne garde qu’un diplôme, quelques réflexes et une certaine méthode. Mon goût pour les arts ne s’est jamais démenti depuis mes plus jeunes années. De toutes les pratiques artistiques c’est la photographie que j’ai eu le plus de mal à assumer : je veux dire que longtemps j’ai trouvé mes clichés sans intérêt, banals, plats et sans originalité aucune. Au point que je ne les montrais pas. Je faisais lire assez peu mes textes mais tout de même plus largement ; j’en étais (relativement) plus fier. Mes écrits vont souvent loin dans mon intimité mais je considérai que mes photos en révélaient bien plus sur moi, sur ce que j’étais ; facettes claires comme facettes sombres, sans doute mes images en montre bien plus que mes mots…. Pour moi tout est lié : lettres, mots, images, sons. J’ai d’abord lu les écrivains, puis j’ai lu les photographes et au premier rang d’entre eux Raymond Depardon dont je me réclame. Parce que j’aime ses clichés. Parce que j’aime ce qu’il dit et le regard qu’il a sur son métier. Parce qu’il est l’homme qu’il est et que j’aime cette idée du voyage imprévu en se laissant porter au gré des rencontres tout en photographiant. Et enfin parce qu’il a beaucoup travaillé sur l’Afrique, il l’a beaucoup capturé dans ses images et je me reconnais dans ses visions du continent. Jean Luc Godard a dit un jour que « les images ont besoin des mots pour avancer » j’ajouterai que l’inverse est tout aussi vrai tant tout me semble s’imbriquer.

Comme je m’étais demandé pourquoi j’écrivais (je n’ai d’ailleurs à ce sujet que de vagues bribes de réponses) je me suis posé des questions sur le pourquoi de mon besoin de photographier. Pourquoi faire des images ? Sans aucun doute en partie pour satisfaire mon goût de la création, de montrer le monde tel que je le vois, tel que je voudrai qu’il soit. J’étais utopiste à 15 ans, je le suis resté. La photographie est pour moi un mélange subtil, au millimètre près de sensations, d’impressions, de révoltes, de joies, de beautés et d’émerveillements ; sans qu’il n’y ait aucune recette pour parvenir à ce mélange. Photographier pour moi c’est retranscrire les battements de mon cœur, traduire ma gorge qui se noue ou mon ventre qui se serre ; c’est ma peau qui rougit de timidité et en même temps un moyen de la vaincre. Comme l’écriture fixe un tant soit peu les choses, la photographie retient aussi le temps qui passe tout en nous faisant remarquer que rien ne dure. Photographier comble mon « besoin » de mélancolie, de nostalgie. J’aime les gens, j’aime les montrer dans leur quotidien.

J’aime la beauté, l’esthétisme ; pas forcément le modèle dominant bien au contraire : j’aime les femmes noires avec des courbes, des rondeurs, des galbes et un physique généreux et c’est par Elles que je suis venu à prendre confiance en moi, à ouvrir un site, à préparer une exposition ; bref à oser montrer mon travail. Je leur voue une éternelle reconnaissance…. Il y a quelque chose en moi qui parle d’Afrique, de peau noire, d’élégance et de classe naturelle. Quelque chose dans mon corps de blanc est noir. J’aime photographier la femme noire, cela me rend heureux de montrer toute la diversité de leur beauté, toutes leurs différences qui font leurs richesses ; ces regards si nostalgiques perdus en train de regarder un monde qui est au-delà de ce que nous nous pouvons voir. Une allure, un style. Et cette couleur merveilleuse aux mille reflets comme le soleil qui se couche sur un lac de montagne. S’il n’y avait qu’une photo à faire ce serait celle d’une femme noire, la mienne. A travers toutes ces autres femmes, ces autres corps, ces autres regards c’est d’Elle dont je parle.

Olivier Onic
Paris, janvier 2008