MES TEXTES

“Il arrive toujours un moment où l’image a besoin de mots pour avancer.” (Jean Luc Godard)

Je photographie et j’écris. Indissociables activités. Vitales. J’écris pour fixer par les mots. Je photographie pour fixer des instants. On trouvera donc dans cette rubrique quelques uns de mes écrits, au fil du temps. Tout comme le complément sur mon carnet L’âge d’homme que l’on trouvera dans l’onglet Liens.



Avril 2008.

Mon africaine du bout du monde.

Et je regarde tes photos comme si c’était moi qui les avais faites. Dehors la pluie de la capitale frappe les trottoirs, le vent souffle, les feuilles tombent des arbres ; ici à l’intérieur mon cœur se serre et je n’y peux rien. Tu es au bout d’un monde. Je suis dans la fin du mien. Entre toi et moi des lignes téléphoniques, des zéros et des un, des milliers de kilomètres. Je ne sais rien de ta vie, tu ne sais rien de la mienne ; nous ne saurons jamais rien l’un de l’autre. Mais il paraît qu’il ne faut jamais dire jamais… Et j’ai fait un rêve cette nuit. Et mon songe m’a poussé vers toi. L’obscurité n’était pas la même quand j’ai rouvert les yeux. Ton parfum que j’imagine, ton corps entouré de fleurs, de couleurs ; la saveur de ta peau, ton sourire que je regarde si souvent. Tu es mon africaine secrète. Celle qui est toute les autres. Il y a quelque chose d’ultime quand mes yeux défilent tes images. Images de toi. Comme des bons points que l’on accorde à l’école, des petits cadeaux si simples que tu m’offres sans le savoir. La vie est bizarre. Virtualité de la réalité, réalité virtuelle. Tu as réveillé mes envies de départs, mes nostalgies et toutes mes mélancolies se concentrent dans ton prénom : Julie. Mes pas résonnent dans les rues du sixième arrondissement. Je vais toujours me perdre dans le sixième arrondissement quand je veux essayer de noyer ce que je n’arrive pas à oublier. Mais cette année là rien n’a marché. Et puis je n’ai pas envie d’oublier. Ce bout du monde je le veux ; et à dire vrai je ne peux faire autrement : cet horizon ultime est en moi, il l’a toujours été. Un jeu imbécile de cache-cache a retardé sans cesse mes valises, les aléas d’une vie qui se cherche.

Juin 2008.

Eva

Il y a une dizaine d’années il m’est arrivé une histoire bizarre, inattendue, poétique ; comme il n’en arrive pas souvent. Au cours d’un séjour à l’hôpital, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille ayant à peu près le même âge que moi à l’époque et qui se prénommait Eva. Nous avions peu à peu sympathisés, on passait de longs moments ensemble quand on le pouvait, nous sommes devenus très complices, nos discussions sur tout et rien n’en finissait pas. Je n’ai pas à fouiller longtemps ma mémoire pour me rappeler de son aspect physique : grande, mince mais pas maigre, rousse, de grands yeux gris qui m’impressionnaient. Ses cheveux longs étaient constamment emmêlés, j’adorais çà. Elle avait une collection de petites jupes froncées de différentes couleurs, j’aimais beaucoup la regarder. Son sourire était craquant ; elle me confia un jour qu’elle aimait mes yeux, la douceur de ma peau qu’elle connaissait pour me prendre souvent la main ; Eva était en plus très tactile. Elle aimait aussi mes traits d’esprits (moi qui me trouvais si con). Une nuit je me rappelle, dans sa chambre et dans cet hôpital, nous avons fait l’amour. Il est étrange de faire l’amour dans ce genre d’établissement, il y a quelque chose qui flotte dans l’air en plus de l’idée que l’on s’en fait, ce qui rajoute peut être au plaisir que l’on y prend. Sont venus les jours de la sortie ; elle avant moi d’une semaine environ. Elle habitait dans une petite ville des Alpes de Haute Provence, Manosque, patrie de Jean Giono ; moi en ces temps à Avignon cité des Papes. On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, d’être frère et sœur. Un soir au téléphone elle m’annonce son désir de me voir, que je lui manquais, qu’elle avait besoin de ma présence. Nous prîmes rendez vous pour le dimanche suivant.

La route fut agréable, je rejoignis Aix en Provence volontairement parce que j’aime cette ville ; je voulais m’y arrêter pour boire un verre à une terrasse, me rappeler quelques petites choses qui m’étaient arrivées au milieu de ces rues, sur cette place devant le palais de justice ; je voulais respirer l’air particulier qui se balade là bas. Je pris alors l’autoroute. Les champs de lavande entraient par ma fenêtre ouverte, pourtant nous étions à l’orée de l’hiver ; des balles de foin, ces balles rondes pittoresques des régions de montagne parsemaient les champs ; mon cœur battait un peu plus fort, j’écoutais Dire Straits (à l’époque je n’étais pas encore bien initié au jazz) et j’arrivai sur place une heure ou deux après. Eva vivait avec sa mère divorcée, mère absente pour quelques jours. La maison était somptueuse : beau et immense jardin avec un jardinier, grande bâtisse aux multiples pièces toutes aussi bien meublées les unes que les autres, pas beaucoup de murs et je me rappelle que c’est là que j’ai vu pour la première fois un système d’aspirateur étonnant. Il y avait de loin en loin dans les pièces, fichées dans les plinthes, des prises auxquelles on branchait un tuyau flexible. Les poussières prenaient alors directement le chemin d’une cuve située dans le sous sol. J’ai moi-même essayé le machin par pur plaisir puéril…. Eva était d’une beauté magnifique, limpide, son corps ondulait derrière son petit gilet de laine noire quand elle montait et descendait l’escalier pour aller chercher quelques victuailles, des rafraîchissements à la cuisine. Son sourire avait été grand pour m’accueillir, nous avions dit peu de mots, se serrer dans nos bras nous suffisait. Elle m’a montré ses livres, ses poupées, ses peluches… On a beaucoup parlé, bu, ri. On a écouté de la musique. Nos regards se croisés, aimés, interrogés. Assis dans un canapé presque aussi grand que la pièce dans laquelle il se trouvait, au coin d’une chaleureuse cheminée ; un peu plus loin d’un aquarium des plus sympathiques, je savourai l’instant. Eva venait de temps à autre sur moi, à cheval, me mettant les bras autour du cou, je voyais sa peau de porcelaine piquetée çà et la de petits grains de beauté ; m’envoyant de petits baisers sur le bout de mon nez. Je la prenais alors par la taille en la regardant dans les yeux, elle se cabrait en arrière dans un grand éclat de rire, ses cheveux s’emmêlaient de plus belle. Dehors, le soir de décembre commençait à tomber. D’un doigt sur un petit bouton d’une minuscule boîte elle ferma les volets ; nous nous retrouvâmes seuls au monde seulement éclairés par la cheminée et l’aquarium. Dans le crépitement des bûches Eva se passa la main dans les cheveux, toujours emmêlés, s’approcha de moi. Après m’avoir offert le plus langoureux de ses regards, lascive, elle me tourna le dos, et tout en se cambrant releva doucement son gilet puis le tee-shirt rose d’en dessous. Je compris qu’il fallait que je baisse la fermeture éclair de sa jupe. Doucement le vêtement glissa le long de ses longues jambes. Il est de ces moments magiques qui donnent l’impression, même illusoire, à un homme d’être un roi. Le feu était d’un bel orangé vif, les flammes dansaient en nous accompagnant d’une chaleur douce ; les poissons nageaient de leurs plus belles couleurs aux reflets d’un monde au-delà de ce que nos yeux peuvent voir. Eva se retrouva nue. Ramenant ses mains sur son visage comme si elle voulait les mordre elle vint se blottir contre moi tel un petit animal.

Le temps passa trop vite.

Sur le chemin du retour je me sentais étrange. Conscient d’avoir fait une incursion dans une autre dimension que certains appellent la quatrième. Mais aussi animé du sentiment diffus que nous ne nous reverrions pas Eva et moi. Les contreforts des Alpes défilaient derrière mon pare brise, un soleil éclatant et froid se levait derrière les sommets. Un vieux blues que je ne connaissais pas passait à la radio. Aix en Provence apparaissait maintenant à l’horizon. Cette journée, cette soirée comme un adieu parce que la vie c’est comme ça.

Je n’ai jamais revu Eva.

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Météorite

Je n’aurai jamais du la rencontrer et pourtant je l’ai rencontré. Je n’aurai jamais du la serrer dans mes bras et pourtant je l’ai serré. Elle n’aurait jamais du enlever ses vêtements devant moi et pourtant j’ai ramassé son soutien gorge sur mon parquet de bois. Elle n’aurait pas du me sourire. Ce diamant qu’elle a sur la narine droite brillait dans mes yeux. Sa peau de jeune femme de vingt ans glissait sous mes doigts comme le satin d’une robe que l’on met pour aller danser. Son corps n’aurait jamais du se trouver près du mien dans ce lit qui devenait un autre monde. De ce noir parfait, du plus clair au plus foncé avec ses pleins, ses déliés ; ses courbes et ses angles je me rappelle chaque recoin. De son corps sublime auquel je n’aurai jamais du avoir droit mes mains se souviennent. Il en émanait ces odeurs particulières que seules les femmes noires possèdent comme un secret, qu’elles gardent comme un trésor ; j’adore humer profondément toutes ces effluves, je pose ma langue sur sa peau et de ma salive je dessine mes désirs, mes envies, mes rêves en même temps que mes illusions, mes peines, mes chagrins se noient. Je l’ai respiré longtemps, énormément, diaboliquement. Elle laissait glisser son corps comme une liane qui passe d’arbre en arbre, je sentais ses seins pointer contre mon torse ; le téton se frayant un passage dans la jungle de mes poils dont certains sont blancs. Ses pieds frottaient les miens, sa bouche cherchait la mienne et lorsqu’elles se rejoignaient un orage de baisers tombait sur nos langues qui se mêlaient dans une sorte de furie sauvage.

La nuit devenait élastique. Le temps n’était plus le nôtre. Elle tombait sur le dos, les bras écartés en respirant fort. Mon doigt ramassait un peu de sueur quand il passait sur son ventre. Elle me demandait une cigarette. Seule la clarté d’une bougie bleue devinait nos gestes, nos caresses. Pendant que je cherchai le briquet, elle se mit sur le côté et sa silhouette parfaite se découpait dans l’ombre du contre jour. L’Afrique était bien là. Ses parfums, son mystère, ses couleurs, ses sons.

« Parle moi de l’Afrique » lui ai-je dis.

« Embrasse moi » me répondit-elle.

La magie devenait de plus en plus grande. Sur le dos je regardai la flamme qui dansait sur le plafond de bois, elle se collait contre moi et me caressant de sa main mon corps tout surpris ; mon cœur se sentait extraordinairement bien et nous n’étions plus en Europe. J’avais pénétré un espace-temps et j’étais sur le continent Noir. Je vivais un de ces moments dont on ne sait pas s’il est réel. D’habitude je ne sais pas profiter des ces instants là. Mais là je me rappelle parfaitement être allé en Afrique, d’y avoir posé mes pieds et mon âme, d’avoir été un des leurs. Soudain, elle se levait ; venait déposer un léger baiser sur mes lèvres puis descendait pour aller boire un verre d’eau. Elle posait ensuite son corps délicatement sur le mien, ses cheveux venaient me caresser le visage quand elle me bisait le front ; elle jouait avec mon pendentif et mes mains enveloppaient ses fesses remuantes comme jamais. Nous faisions l’amour tel un murmure, un voyage entre deux mondes ; et transpirante elle s’endormait dans mes bras. Enlacés nous atteignions l’aurore. Le jour se levait sur quelque chose qui ne serait plus jamais comme avant. Je la regardais poser ses pieds délicatement sur les marches de l’escalier. Elle était magnifique en train de boire une tasse de café, son visage embrumé par le manque de sommeil et la vapeur du liquide trop chaud. Je n’avais jamais vu un tel sourire. La journée se déroulait de manière étrange comme si les heures précédentes avaient été un songe.

Juillet 2008

La maison bleue.

Dehors il faisait chaud. Trop chaud. De ces chaleurs qui font que l’on pense à tout, que l’on ne serait bien que nu, que l’esprit s’échauffe dans une seule direction ; de ces chaleurs qui font que les horloges s’affolent, que les rues se vident, que toutes les statues de Lénine du vaste monde tombent une à une. Je suis entré. Ombres, obscurités reposantes. Contrastes violents avec la lumière crue, flamboyante de l’extérieur, du ciel bleu comme un enfer. Je me suis senti coupable quelques minutes. Le temps de mettre un paréo bleu assez court, ma serviette sur l’épaule. Le temps de fumer ma première cigarette au bar devant un café brûlant. Le bruit rafraîchissant des jacuzzis. Les reflets de la petite piscine. Les aquariums où se baladaient des poissons multicolores qui me rappelaient tous ceux que j’avais vus au palais de la Porte Dorée à Paris. Ai-je pensé à l’Afrique ? Il ne se passe pas un jour, un demi-jour où je n’y pense pas. Alors j’y ai pensé. Forcément. Je me suis promis des jours meilleurs, d’avoir moins peur ; de vivre un peu et ne plus me contenter des ruines d’existence qui étaient mon quotidien depuis plusieurs mois. Avant d’être vieux, avant d’en finir une bonne fois pour toutes quelque part sur cette planète. Et il n’y a pas de petits plaisirs, la vie me l’a appris. J’ai regardé ma montre : presque quinze heures, cet établissement fermait à dix neuf heures, cela laissait du temps pour faire l’impasse sur tout et passer dans un autre espace-temps. C’est à ce moment là que je l’ai aperçue dans la piscine aux reflets bleus. Nue. Cheveux cendrés. Tout en chair. J’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier de verre. Avalé ma dernière gorgée de café. Renoué mon paréo qui s’était un peu défait autour de ma taille, remis ma serviette sur l’épaule et me voilà devant le bassin. L’eau était fraîche. Je lui ai dit bonjour, ainsi qu’à l’homme à la tête sympathique qui l’accompagnait. Bizarrement je savais déjà confusément que j’écrirai quelque chose sur cette femme. Cette femme que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrai jamais mais cette femme qui passa un moment dans mon exil sans le savoir.